Anne-Lise Broyer
Le Ciel gris s’élevant (paraissait plus grand), 2004





Mémoires de l’image
Par Étienne Helmer

C’est un tournant dans la vie d’Anne-Lise Broyer, une césure dans son histoire : la maison familiale est vendue, il faut, au sens propre, vider les lieux. Avant l’arrivée des nouveaux occupants, quelques images des pièces mises à nu, avec pour ultimes témoins les traces déposées par les ans.



C’est là l’usage le plus banal, le plus pauvre peut-être, de la photographie : enregistrer, conserver, immortaliser disent certains, dans la surface immobile du papier un instant ou un lieu pour l’arracher à l’indifférence du temps. Des images pour se souvenir. Mais si l’intention est mémorielle, pourquoi la cuisine vidée plutôt que la cuisine vécue avec ses meubles, ses ustensiles et sa décoration ? Pourquoi le noir et blanc plutôt que la couleur et son réalisme supposé ? Questions qui n’en sont qu’une : comment se souvient une image ?

Selon les photographies, deux sortes de mémoires au moins sont à l’œuvre, et avec elles, deux rapports au temps, sans que la règle soit absolue. Il y a celles où figurent des objets et des êtres familiers, qui font eux-mêmes l’objet d’une reconnaissance et qui évoquent parfois, à l’occasion d’un détail ou d’une association visuelle, le souvenir d’un événement ou d’un affect cristallisé en eux. Spontanée et passive dans l’évocation comme dans la reconnaissance, cette mémoire fait revivre des anecdotes éparses, elle raconte des histoires mais ne fait pas une histoire. Ressuscitent alors des moments révolus nous rappelant que nous sommes mortels, mais qui insèrent dans le présent des éclats de passé et trament ainsi l’éternité dans le tissu du temps. Comme si le temps s’écoulait sans passer vraiment, comme si hier était encore un peu maintenant.

 
Et il y a, sans rien ni personne offert au souvenir immédiat, cette cuisine au bord de la disparition, cadre incertain d’un passé invisible dans l’image. Le retrouver requiert cette autre mémoire que les Grecs autrefois nommaient « réminiscence » : elle reconnaît moins le passé qu’elle ne le recherche, se le réapproprie, le réordonne en un récit inédit dans lequel, comme le carrelage du mur et celui du sol ont chacun leur géométrie propre au sein du même espace, des épisodes disparates s’ajustent les uns aux autres pour former une histoire singulière. Au hasard des lumières entrevues dans les ruines intérieures, la réminiscence ouvre des portes sur des pièces oubliées, tire son fil d’Ariane dans le labyrinthe du passé personnel, et en sort une histoire qui a la vérité grise d’un mythe. Réduite à ses traces, cette cuisine est donc un lieu de mémoire : moins un lieu dont on se souvient par l’image qu’un lieu ouvrant à la remémoration, à ce geste mélancolique de reprise infinie par lequel chacun en son lieu se réinvente, au risque de l’inachèvement.

© Etienne Helmer pour le texte


Le Ciel gris s’élevant (paraissait plus grand), 2004
40 x 60 cm, édition de 13


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