Lars Tunbjörk
Karlskrona, 2006, de la série Vinter


Portrait de personne
Par Étienne Helmer


Difficile de ne pas se sentir happé et troublé par le regard triste et inquiet de cette jeune femme à la pâleur morbide, dont les yeux bleus nous fixent de leur intensité froide. Entre stupeur et angoisse, que dit ce visage pétrifié dans l’image ?

Extraite de la série Vinter, cette photographie est un bon exemple du portrait iconoclaste que Lars Tunbjörk dresse de son pays, la Suède, loin des contes de Noël et des publicités de voyage : les Suédois ne vivent pas tous dans de douillets chalets, la neige n’est pas toujours immaculée, et les blondes aux yeux bleus ne sont pas nécessairement aussi souriantes et enjouées que dans les magazines. Le photographe montre l’envers des stéréotypes, en mettant les images au service d’une réalité vécue, faite de grisaille, de boue et de banalité sordide.

Une autre lecture est toutefois possible. De cette jeune femme, nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir, bien que l’image prétende nous mettre au plus près d’elle tant par ses larges dimensions que par sa composition, qui mime la photo d’identité : prise de vue frontale, arrière-plan incolore, n’apparaissent que la tête et le cou, rien ou presque ne trahit la vie intérieure. Malgré la proximité apparente de cette femme, nous en restons infiniment éloignés. Ce portait n’est, en somme, celui de personne.

Peut-être est-ce la conscience de cette tension entre distance et proximité qui donne à son visage le mutisme éloquent d’une angoisse toute contemporaine : dans un monde où les images sont reines – ou plutôt une certaine manière de les faire dont Lars Tunbjörk met à nu les contradictions – le désir de se plier aux critères formatés de la visibilité d’un côté, et la crainte qu’ils nous rendent invisibles de l’autre, marchent main dans la main.

Car être, aujourd’hui, c’est être perçu au travers d’images soumises aux canons esthétiques du commerce et de « l’universel reportage ». S’ils assurent leur diffusion, ils noient aussi la singularité des modèles dans un conformisme de papier glacé.Il n’est que le travail des photographes solitaires pour échapper à ces normes ou pour les critiquer, et révéler, dans un regard ou un geste, l’unicité de chaque être. Mais dans son régime dominant, l’image nous soumet à ce dilemme : si elle nous rend visibles, elle nous rend aussi désespérément anonymes et inconnaissables. Je suis visible donc je suis, je suis visible donc je ne suis personne : cruelle dialectique de la modernité, que nous renvoie ce visage pétrifié par l’image.

© Etienne Helmer pour le texte

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Karlskrona, 2006, de la série Vinter
C-print
97 x 70 cm, édition de 15
153 x 124 cm, édition de 5

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